L'homme était vêtu d'une blouse grise. Il avait une grosse tête, un visage carré et un air renfrogné. Il tenait une toute petite boutique de livres d'occasion qui portait bien son nom : la p'tite maison.
C'est là que je m'approvisionnais en bibliothèque verte, rouge et or et plus tard en livres de science-fiction.
La boutique se situait tout en haut de la place St Anne, près du "carrefour de la Visitation". Je ne sais pas si cette appellation aurait parlé aux rennais de l'époque. Il y avait bien une rue de la Visitation et une chapelle du même nom mais il ne fait aucun doute que les marchands du temple ont raflé la mise et que la notoriété de l'actuel centre commercial de la Visitation est sans commune mesure avec celle de la chapelle qu'il a remplacée.
Comme tous les éléments figurants dans ce récit, ces informations sont sujettes à caution car s'appuyant uniquement sur ma mémoire, heureusement consolidée par ce que j'ai pu glané ici ou là. Mais rien sur l'essentiel. Personne pour confirmer ou infirmer tel ou tel détail de ma vie passée. A quelle époque ai-je commencé à fréquenter la p'tite maison, le bibliobus qui stationnait en bas de ma rue, près du rond point du parc de Maurepas, la biblothèque de la rue Borderie ?
Pour cette dernière, je me souviens que nous y allions avec mon ami Paul. Je me souviens de nos crises de fou rire, des albums de Franquin et de Cauvin, de la bibliothécaire, une dame brune avec des lunettes épaisses.
Quelques années plus tard, je suis passé au rayon adulte dont s'occuppait un certain Monsieur Moy. Comme le propriétaire de la p'tite maison, il portait une blouse mais à la différence de ce dernier, il était plutôt maigre et arborait une petite moustache et un air bonhomme. C'est dans cette grande salle silencieuse que j'arpentais les rayonnages sans fantaisie à la recherche des livres des auteurs fétiches de ma vingtaine : Mauriac, Xavier Grall, Philip K. Dick, Bukowski, Modiano. C'est eux qui, à travers leurs oeuvres, me donnaient, à de rares mais précieux moments, l'impression qu'il y avait, malgré tout, quelque chose à faire avec l'existence. La lecture a toujours occupé une place importante dans ma vie. Même maintenant où je ne lis pratiquement plus, je continue à choisir avec soin, les dizaines de livre que j'emprunte à la bibliothèque des Champs Libres et que je ne lirai pas. Sans doute pour me bercer du vague espoir qu'il y aurait encore quelque chose à faire avec le peu d'existence qu'il me reste.