jeudi 18 janvier 2024

Rennes 6

Je me souviens que le dimanche après-midi, de la fin des années 60 jusqu'au mitan des années 70, j allais souvent au théâtre avec mes parents. 
Je me souviens de Ciboulette, de Véronique, de la Mascotte.
Je me souviens de la Belle Hélène, de la fille de Mme Angot, de la fille du tambour major.
Je me souviens de la Vie parisienne, de la Perichole.
Je me souviens des mousquetaires au couvent, des cloches de Corneville.
Je me souviens de Manon, de Mireille et de Carmen. 
Je me souviens que je trouvais Mireille interminable et la fille de Mme Angot captivant comme un film de cape et d'épée. 
Je me souviens des loges du préfet, du sous préfet, du maire. 
Je me souviens du parterre et du poulailler. Je me souviens des balcons. 
Je me souviens de la peinture du plafond avec ses bretons qui dansaient. Je me souviens que je m' y absorbais lorsque les airs m'ennuyaient un peu. 
Je me souviens des entractes. J'allais me promener dans le foyer en mangeant un esquimau glacé. Je me souviens que j'observais les gens et que j'aimais ça. Je me souviens de la sonnerie qui annonçait la fin de l'entracte et je me souviens que j'aurais aimé que ça dure encore un peu.
Je me souviens que le soir, le tapis vert de ma petite chambre de la rue Joseph Turmel me servait de scène et mes peluches, mes poupées et mes soldats de public. 
Je me souviens de M. L'homme, le régisseur et de sa femme. Je me souviens que nous allions les voir dans leur maison quelque part vers Pont-réan et que je restais dans la voiture car j'avais peur du chien, un gros berger allemand un peu fou. 
Et bien sûr aussi, je me souviens de Monsieur B., barbu pas commode, droit comme son basson, assis tout au fond de la fosse d'orchestre, à côté des percussions.

Rennes 5

Dans l'appartement du Quai Chateaubriand il y avait un piano ; celui sur lequel ma mère, enfant,  avait étudié et qu'on avait déménagé là. C'était une bonne pianiste qui avait eu, je crois, un premier prix de conservatoire. En 1939, elle devait entrer au conservatoire de Paris. Mon père lui devait entrer à l'école de médecine militaire de Lyon. Mais la France, elle, entra en guerre et eux, poussés par leur famille respective, dans l'enseignement primaire, laïque et obligatoire. C'est là qu'ils se rencontrèrent. Longtemps ce fut le seul récit des origines à ma disposition et longtemps il fit l'affaire. 
Bien sûr on m'inscrivit, moi aussi, au conservatoire. Que je détestais. Au début des années 2000, j'avais collé ce petit quatrain sur les murs en calcaire du bâtiment de la rue Hoche : 
Vieille maison pale
te souviens-tu de l'ogre barbu
de cet air si souvent entendu,
sol ré, sol la ré,la si la sol la si do ré.
Il faut croire que la génétique a quelque chose à voir avec les dons pour la musique car je n'avais aucune oreille musical, ce qui mettait en fureur Monsieur B., barbu pas commode mais qui, je coupe court à toute rumeur,n'avait rien d'un ogre. Juste un professeur de solfège un peu rigide et qui jouait également du basson dans l'orchestre de l'opéra de Rennes qu'à l'époque on appelait avec modestie, “le théâtre”, terme auquel ma mère ne manquait pas d'accoler celui de : “lyrique”.

Rennes 4

Mon grand-père était artiste peintre-décorateur. C'était écrit sur la plaque apposée près de la porte de son appartement du quai Chateaubriand. Il avait travaillé pour l'atelier Jobbé-Duval. Tous les dimanches nous allions lui rendre visite. L'appartement, tout en longueur, donnait sur la Vilaine. Sur l'autre rive on voyait l'église Toussaint.
Il avait atterri là, suite à l'expropriation de son ancien logement de la rue de l'Alma. La municipalité avait décidé de faire entrer le centre-ville de Rennes dans la modernité et la modernité passait par la destruction de l'immeuble où il habitait pour le remplacer par un hôtel de 150 chambres, au sein d'un vaste projet architectural, le quartier du Colombier. Cinquante ans après, l'utopie radieuse promise par les promoteurs de ce projet a rejoint toutes les utopies radieuses de l'histoire.
Mon grand-père avait passé dans cet appartement de la rue de l'Alma, toute sa vie d'adulte. C'est là qu'il avait vécu avec ma grand-mère au sortir de la première guerre mondiale, là où ma mère, sa fille, avait grandi, là où il avait organisé durant de nombreuses années ses expositions de peinture, et c'est là qu'il était devenu, en 1967, à soixante-seize ans, le grand-père d'un petit garçon de cinq ans.
Un an plus tard, ma grand-mère décédait. J'arrivais, et avec moi le temps des deuils.

Rennes 3

La rue de Fougères, je la connaissais bien. Encore plus en amont de mon existence, je l'empruntais déjà pour rejoindre le centre ville. Je prenais la ligne numéro 1 dont le terminus se trouvait à une centaine de mètres de chez moi, tout en bas du Boulevard Paul Painlevé, à quelques pas de l'entrée du parc de Maurepas. 
J'ai grandi rue Joseph Turmel, un petit immeuble de quatre étages. Le parc de Maurepas, c'est là que j'ai appris à faire du vélo et du patin à roulette. C'est là aussi que j'ai étrenné mes voitures téléguidées puis télécommandées. Je ne me souviens plus à quel âge j'ai commencé à m'y rendre sans mes parents. Pas avant huit ou neuf ans je pense. J'étais un enfant couvé et craintif. Pour aller au parc je descendais la rue Turmel et passais devant Parksup, une petite supérette ou j'allais acheter des bonbons et mon Pif Gadget hebdomadaire. 
Je ne compte pas le nombre de cauchemars qui, durant toutes mes années d'enfance, ont pris ce trajet pour décor. Des individus me suivaient dans la rue, m'attendaient devant la supérette ou à l'entrée du parc, me poursuivant jusque dans la cage d'escalier. Je les entendais se rapprocher. Arrivé devant chez moi, je tentais fébrilement d'ouvrir la porte. Parfois ils me rattrappaient et je me réveillais alors en sursaut au milieu de la nuit. 
En fait je n'ai jamais su ce qu'ils me voulaient exactement. Peut-être juste me dire d'arrêter d'avoir peur.

Rennes 2

Maurepas, ma cité dortoir. Rue de Louvain. J'y ai passé mes années d'Ecole Normale et mes premières années d'enseignant. C'était le mitan des années 80.
Les jours où je ne travaillais pas - le week-end et parfois le mercredi- j'allais manger puis passer ma journée en ville. Ma cantine s'appelait Katy's Burger, celui de la gare ou de la rue Tronjolly. J'y écoutais Golden Brown en buvant du sprite dans un décor de carrelage blanc et de tabourets rouges.
Puis je trainais dans les rues et m'inventais des vies. J'étais un jeune homme solitaire et volontiers routinier. Pour me rendre en ville, je prenais toujours le même chemin : je remontais la rue de Fougères que je quittais pour prendre le Boulevard de la Duchesse Anne. J'empruntais ensuite un petit passage : l'impasse Sainte Marie où se trouvait une mystérieuse école américaine. 
Bien des années plus tard, ma jeunesse avalée, un poème m'était venu :
Impasse Saint marie
l'Ecole Américaine
les filles étaient jolies 
mais déjà si lointaines .

Rennes 1

Longtemps je me suis rêvé écrivain. J'allais parfois jusqu'à griffonner quelques phrases, aussitôt raturées, sur des carnets Clairefontaine que je glissais dans les poches de mon parka. Le plus souvent, j'assouvissais mes fantasmes littéraires sur les routes d'Irlande ou au bord d'un de ces lacs finlandais dont j'ai oublié le nom. 
La route. La vivre et l'écrire. Bourlinguer, à la manière de Cendrars ou de Kérouac. Mais il fallait me rendre à l'évidence, la route, je ne la prenais que durant mes vacances, d'étudiant, de normalien puis d'enseignant. Sal Paradise sponsorisé par l'Education Nationale, j'ai grandi , vécu et vieilli à Rennes. 
Je me souviens : le pont Laennec, la promenade des Bonnets rouges, les entrepôts Métraille. 
"Laennec Boulevard
le bar d'en bas
Metraille au matin 
rentrait sa ferraille 
et moi en vrac.
Je terminais ma vingtaine. Mon logement donnait sur la cour, les toilettes sur le palier et ma piscine gonflable en guise de baignoire, en face de l'évier. 
Depuis, l'immeuble a été démoli. Que sont devenu ses habitants que je croisais parfois dans l'escalier tels des fantômes couperosés ? Peut-être ont -ils été relogés rue de Louvain, à Maurepas, dans ce Hlm où j'avais vécu quelques années auparavant. Peut-être ont-ils fini leur vie là où j'avais commencé ma jeunesse.