jeudi 10 avril 2025

Interlude

Souvenir  inventé,  bien sûr et hommage à...

 

Je suis tombé par hasard sur cet article de Libération :

«Mort d'un collectionneur. 
Grégory Poliakoff, un célèbre collectionneur d'art africain est mort d'une hépatite C dans sa maison de Compiègne. Il y vivait retiré depuis le milieu des années 80. C'est à la fin des années 70  qu'il fut accusé de s'être servi de ses relations au Quai d'Orsay pour organiser un trafic d'objets d'art en provenance de divers pays africains...».

Suivaient quelques détails  biographiques, la date et le lieu de son inhumation.

Ce nom de Poliakoff a fait ressurgir en moi, un passé que je croyais à tout jamais enfoui.
J'ai bien connu cet homme ; c'était un vieil ami de mon père, un homme d'une élégance décontractée. Eté comme hiver, il portait une veste de cuir et un pantalon de toile beige. 
En ce temps là , nous habitions une maison à pans-de-bois, pas loin de la cathédrale : «notre baraque» disait mon père, avec cette pointe d'accent faubourien qu'il affectait parfois.

Poliakoff et lui avaient grandi ensemble. Ils avaient à peine vingt cinq ans lorsqu'ils montèrent une petite affaire d'import-export, le «Comptoir Breton », spécialisé dans le commerce avec l'Afrique. C'est à cette époque que Poliakoff commença à s'intéresser à l'art Africain. Il s'était peu à peu consacré à cette seule passion et avait quitté la société d'import-export en laissant mon père seul aux commandes de l'entreprise.

Mon père ne parlait pas beaucoup de ses affaires. Les seuls indices que nous avions, mon frère et moi, était sa lecture assidue du Nouveau journal et ses coups de téléphone incessant à son assistant, Charlus l'Africain. Dans leur conversation, revenaient sans cesse, comme échappés de vieux livres de géographie les noms d'anciennes colonies européennes : l'Oubangui-Chari, la Côte de l'Or, le Dahomey, le Tanganyca.

Poliakoff avait quitté Rennes et vivait dorénavant à Paris. Lorsqu'il passait nous voir, il amenait avec lui la «bande des parisiens». Me reviennent à la mémoire les yeux maquillés de kohl de Gina Chevrolet, sa petite amie de l'époque, une ex-mannequin au cheveux blonds et courts, les vestes de velours de Roger Lazareff qui tenait une rubrique gastronomique dans le journal Combat : «un poseur» disait ma mère, les moustaches tombantes d'Igor Staboulov, le chauffeur de Poliakoff, un bulgare passé à l'ouest dans les années cinquante.

La «bande des parisiens», leur présence a illuminé mes dernières années d'enfance. Nous avions table ouverte à la Taverne de la Marine. Le patron, un ami de Lazareff, un gros homme aux cheveux roux et au regard clair, nous réservait la salle d'en bas. Quelques amis de mon père nous rejoignaient parfois. Ma mère interrogeait Gina sur la vie parisienne, les hommes parlaient politique. Certains sujets revenaient comme des leitmotivs, des mots qui m'embarquaient dans des aventures exaltantes où Langelot combattait la Ligue Communiste et les six compagnons enquêtaient sur l'affaire des micros du Canard Enchainé. Je me souviens aussi de la démission de Chaban Delmas. "Un coup de ce salaud de Giscard" avait dit Lazareff. Mon frère et moi avions répété en rigolant : "ce salaud de Giscard, ce salaud de Giscard" sous l'oeil furieux de  ma mère.

Nous aimions regarder à travers la large baie vitrée, la place de Bretagne presque déserte. Nous observions les rares passants sur le trottoir et jouions à leur inventer une vie, nous qui n'avions pas commencé la nôtre.

C'est à la Taverne de la Marine que nous apprimes la mort de Georges Pompidou, le 2 Avril 1974 ; le patron arriva tout essoufflé et nous annonça la nouvelle. Pendant quelques secondes, le silence s'installa sur notre table et en observant le visage de chacun des convives, je sentis confusément que j'assistais ce soir là, à la fin d'une époque.

J'ai refermé le journal et payé mon café. Grégory Poliakoff : avait-il seulement existé ou n'était-il qu'un de ces passants dont j' inventais la vie?

J'étais à deux pas de la place de Bretagne. Les baigneuses colorées ont remplacé les DS noires mais la Taverne de la Marine se dresse toujours à l'angle du Quay St Cyr, telle une balise à laquelle je tente désespérément de me raccrocher

 

dimanche 5 janvier 2025

Ailleurs 1

C'était par un beau matin d'avril. J'étais grimpé sur le toit du garage dans lequel mon grand-père rangeait sa vieille frégate. Un toit tout plat d'où on pouvait observer toute la ville jusqu'au port. Je m'allongeais sur le sol blanc et déjà chaud. En tournant la tête je pouvais voir le mimosa planté au milieu de la cour. Je me souviens des grappes de flocons jaunes et de leur parfum un peu sucré. Je regardais les avions qui entamaient leur descente vers l'aéroport de Nice Cote d'Azur. Je tenais dans la main le talkie walkie que je trimballais partout avec moi et grâce auquel je montais les opérations de surveillance les plus sophistiquées. 
C'était par un beau matin d'avril. Le monde s'ouvrait à moi ; un avenir radieux d'espion international. Qu'en reste-t-il cinquante ans plus tard? Je te le demande à toi, vieil homme, en cette sale soirée d'automne grise et pluvieuse.

 

mardi 5 novembre 2024

Rennes 11

A partir de quel moment de mon existence, ai-je commencé à avoir des souvenirs. C'est difficile à dire. Depuis mon adoption, la mémoire des nouveaux évènements a été constamment réactivée par les récits qui ont pu en être faits, par la permanence des lieux et des personnes que j'ai pu -pas assez à mon grand regret- interroger. Mes parents adoptifs ne savaient rien de ma vie d'avant, et le peu de choses que j'ai pu leur raconter à mon arrivée chez eux ne m'a pas permis de consolider quoi que ce soit. Mon adoption a marqué la naissance d'un nouvel univers et le portail du foyer de l'enfance qui s'est refermé derrière moi en juillet 1967, a été comme un mur de Planck, une frontière au-delà de laquelle, la mémoire intime laisse place à l'archive et à la reconstruction.

𝘖𝘯 𝘮'𝘢 𝘥𝘪𝘵 𝘤'𝘦́𝘵𝘢𝘪𝘵 𝘶𝘯 𝘴𝘰𝘪𝘳
𝘖𝘯 𝘮'𝘢 𝘥𝘪𝘵 𝘤'𝘦́𝘵𝘢𝘪𝘵 𝘭'𝘢𝘶𝘵𝘰𝘮𝘯𝘦
𝘔𝘢𝘪𝘴 𝘳𝘪𝘦𝘯 𝘯𝘦 𝘷𝘪𝘦𝘯𝘵
𝘲𝘶𝘦 𝘤𝘦𝘵𝘵𝘦 𝘭𝘢𝘮𝘱𝘦 𝘲𝘶𝘪 𝘮'𝘦́𝘣𝘭𝘰𝘶𝘪𝘵
𝘑'𝘢𝘪 𝘳𝘦𝘷𝘶 𝘭𝘦 𝘤𝘩𝘦𝘮𝘪𝘯 𝘥𝘦 𝘧𝘦𝘳
𝘑'𝘢𝘪 𝘳𝘦𝘷𝘶 𝘭𝘦 𝘱𝘰𝘳𝘵𝘢𝘪𝘭 𝘦𝘯 𝘧𝘦𝘳
𝘳𝘪𝘦𝘯 𝘯𝘦 𝘳𝘦́𝘴𝘰𝘯𝘯𝘦
𝘯𝘪 𝘭'𝘦𝘴𝘤𝘢𝘭𝘪𝘦𝘳 𝘯𝘪 𝘭𝘢 𝘳𝘢𝘮𝘱𝘦.


Je lis des rapports de police. Le syndic du 37 bd de la Tour d'Auvergne a signalé un cas de maltraitance sur un petit enfant de 4 ans. L'immeuble où logeait Mme Aline B. et Monsieur Anjoul R., son compagnon a été démoli et sans doute, le syndic est-il décédé. Le nouvel immeuble abrite le planning familial. Quel ironie! Je consulte le dossier qui m'a été transmis pas la Ddass. Je suis mes personnages à la trace. Le couple a ensuite habité au 18 rue Edouard Turquety. Je consulte des anciens plans de la ville : l'ancienne rue Turquety a été détruite lors de la construction du quartier du Colombier.  Je visite des sites spécialisés, je pose des questions sur les bâtiments qui abritaient le foyer de l'enfance de Pontchaillou en 1966. Est-ce qu'à cette date c'était toujours les pavillons Le Bastard et Clemenceau, ceux qui ont été construits en 1909 pour accueillir les enfants assistés. Ceux-là aussi ont été detruits. La ville  semble se dérober à  mes investigations.  Je cherche des traces, des photos des témoignages, des béquilles à mon amnésie.
Pontchaillou abrite maintenant le centre hospitalier universitaire. Une ville dans la ville  C'est là que je finirai sans doute mes jours.
Ainsi la boucle sera bouclée.


𝘖𝘯 𝘮'𝘢 𝘥𝘪𝘵
𝘖𝘯 𝘮'𝘢 𝘥𝘪𝘵
𝘔𝘢𝘪𝘴 𝘳𝘪𝘦𝘯 𝘯𝘦 𝘷𝘪𝘦𝘯𝘵
𝘲𝘶𝘦 𝘤𝘦𝘵𝘵𝘦 𝘭𝘢𝘮𝘱𝘦 𝘲𝘶𝘪 𝘮'𝘦́𝘣𝘭𝘰𝘶𝘪𝘵
𝘦𝘵 𝘲𝘶’𝘰𝘯 𝘦́𝘵𝘦𝘪𝘯𝘵.

lundi 22 avril 2024

Rennes 10

L'homme était vêtu d'une blouse grise. Il avait une grosse tête, un visage carré et un air renfrogné. Il tenait une toute petite boutique de livres d'occasion qui portait bien son nom : la p'tite maison.
C'est là que je m'approvisionnais en bibliothèque verte, rouge et or et plus tard en livres de science-fiction. 
La boutique se situait tout en haut de la place St Anne, près du "carrefour de la Visitation". Je ne sais pas si cette appellation aurait parlé aux rennais de l'époque. Il y avait bien une rue de la Visitation et une chapelle du même  nom mais il ne fait aucun doute que les marchands du temple ont raflé la mise  et que la notoriété de l'actuel centre commercial de la Visitation est sans commune mesure avec celle de la chapelle qu'il a remplacée.
Comme tous les éléments figurants dans ce récit, ces informations sont sujettes à caution car s'appuyant uniquement sur ma mémoire, heureusement consolidée par ce que j'ai pu glané ici ou là.  Mais rien sur l'essentiel. Personne pour confirmer ou infirmer tel ou tel détail de ma vie passée. A  quelle époque ai-je commencé à fréquenter la p'tite maison, le bibliobus qui stationnait en bas de ma rue, près du rond point du parc de Maurepas, la biblothèque de la rue Borderie ? 
Pour cette dernière, je me souviens que nous y allions  avec mon ami Paul. Je me souviens de nos crises de fou rire, des albums de Franquin et de Cauvin, de la bibliothécaire, une dame brune avec des lunettes épaisses. 
Quelques années plus tard, je suis passé au rayon adulte dont s'occuppait un certain Monsieur Moy. Comme le propriétaire de la p'tite maison, il portait une blouse mais à la différence de ce dernier, il était plutôt maigre et arborait une petite moustache et un air  bonhomme. C'est dans cette grande salle silencieuse que j'arpentais les rayonnages sans fantaisie à la recherche des livres des auteurs fétiches de ma vingtaine : Mauriac, Xavier Grall, Philip K. Dick, Bukowski, Modiano. C'est eux qui, à travers leurs oeuvres,  me donnaient, à de rares mais précieux moments, l'impression qu'il y avait, malgré tout, quelque chose à faire avec l'existence.  La lecture a toujours occupé une place importante dans ma vie. Même maintenant où je ne lis pratiquement plus, je continue à choisir avec soin, les dizaines de livre que j'emprunte à la bibliothèque des Champs Libres et que je ne lirai pas. Sans doute pour me bercer du vague espoir qu'il y aurait encore quelque chose à faire avec le peu d'existence qu'il me reste.




lundi 4 mars 2024

Rennes 9

Les yeux éteints,
les teints blafards,
les hommes en gris.
Je me souviens,
on y mangeait
rue Baudrairie.
 
Le self de la rue Baudrairie, j'y ai repensé il y a quelques années lorsque j'ai écrit ce court poème.
C'était un endroit plutôt glauque, baigné par une lumière blanche qui tombait du plafond. Une bonne partie de la clientèle était composée d'hommes seuls au regard fuyant.
Je ne sais plus exactement à partir de quel moment, moi et mes parents avions commencé à fréquenter self-services et autres cafétérias rennaises. Sans doute quand mon grand-père entra en maison de retraite. J'imagine que ma mère, libérée de la charge quotidienne de s'occupper de lui, voulut soudain se décharger au maximum de toutes les contraintes qu'elle pouvait éviter.
C'était à peu près l'époque du collège et tous les samedis et dimanche midi, nous allions manger “dehors”.
Le self de la rue Baudrairie faisait parti de la catégorie des cafétérias du dimanche. Dans cette catégorie, je me souviens également du Surcouf, place de la gare. Le serveur était un ancien élève de mon père et les portions de frites, ceci expliquant sans doute cela, etaient généreuses.
Le samedi nous allions plutôt dans les cafétérias des centre commerciaux périphériques : au Centre Alma, dans ce qu'on appelait à l'époque la Zup Sud ou au Rallye au nord de la ville, dans un endroit qui commençait vaguement à ressembler à une zone industrielle.
Dans le Centre Alma je me souviens du magasin Mammouth qui écrasait les prix et qui comme son homologue animal a fini au cimetière des espèces disparues et aussi du Printemps qui avait succédé au Primevère par une opération sans doute plus financière que poétique. La cafétéria du centre commercial s'appelait je crois le Marest. Je ne me souviens plus à quoi elle ressemblait. Je me souviens un peu mieux de celle du Printemps, sans doute parce que j'étais déjà plus vieux- fin de collège je pense- quand nous avions commencé à la fréquenter. Après le repas, mes parents allaient faire leurs courses à Mammouth et j'en profitais pour trainer au Printemps. C'est là que j'ai acheté mes premières cassettes de rock. Je me souviens notamment de Atom Heart mother des Pink Floyd et de Cyclone de Tangerine Dream . J'avais découvert les Beatles peu de temps auparavant et j'entamais une remise à niveau accélérée qui me permettrait, je l'espérais, d'entrer musicalement dans la cour des grands.


samedi 10 février 2024

Rennes 8

Le collège des Gayeulles ressemblait beaucoup à mon ancienne école de Cleunay. J'ai eu  l'explication très récemment : avant d'étre un collège, le bâtiment abritait une école primaire et à l'époque, toutes les écoles rennaises etaient construites sur le même modèle. Hasard ou nécessité? Je ne sais pas.
En 6ème et 5ème, mon meilleur ami s'appelait Paul M.. Il habitait juste en face du collège.  Nous avions en commun une passion pour les histoires de détectives et d'espions. Nous avions fondé une sorte de sociéte secrète dont nous étions les deux seuls membres. Je crois me souvenir que sa soeur, qui avait quelques années de moins, avait voulu y entrer mais elle s'était heurtée à un refus unanime.
Nous allions souvent trainer au parc de Maurepas, repérer des individus louches que nous prenions en filature. Je me souviens d'un de nos suspects, un homme d'âge moyen, coiffé d'une casquette à la sherlock holmes, que nous avions suivi à plusieurs reprises et qui habitait rue Victor Basch. Nous trainions également dans les tribunes de l'hippodrome des Gayeulles,  un hippodrome désaffecté en attente de démolition. Ca sentait l'urine et le salpêtre mais cela ne nous arrêtait pas. Un jour nous y avions trouvé un carnet avec une drôle d'écriture ; un code secret pensions-nous, mais qui s'était avéré, après enquête, être de la sténo.
Nous n'étions pas pressé de sortir de l'enfance. Moi sans doute moins que lui qui ne tarda pas à se passionner pour les Rubettes quand je continuais à lire  Langelot Agent secret.
Paul a mis fin à ses jours il y a quelques années. Nous ne nous étions jamais revus depuis le collège mais j'avais des nouvelles par des amis communs et j'avais retrouvé sa trace sur les réseaux. Est-ce que dans l'ailleurs où il est  peut-être, il existe encore du hasard ou de la nécessité, est-ce qu'il existe encore du mystère? Je ne peux que  l'espérer.


vendredi 2 février 2024

Rennes 7

La rue où j'ai grandi se situait dans un quartier plutôt tranquille, au nord est de Rennes. Mes parents, eux, enseignaient  à l'autre bout de la ville, dans le quartier de Cleunay, celui de la grande époque, des années 60-70, de la cité d'urgence et du bâtiment bleu, ce qui fait que c'est là que j'ai effectué toute ma scolarité primaire. 
Pour aller à Cleunay, chaque matin, nous devions traverser toute l'agglomération. Je me souviens surtout de la dernière partie du trajet, celle où l'angoisse commençait à monter : place de Bretagne, rue de la Motte Picquet, bd voltaire, rue de Redon, chemin de la Prevalaye, St Clément, puis nous tournions rue Ferdinand de Lesseps. 
Des noms me reviennent à l'esprit : Adam, Berthaux, Foustel, Ben Saïd, un certain “24h du mans”, tête de turc et bagarreur, fraichement débarqué de la métropole sarthoise, ainsi que celui d'une certaine Mariana C., première d'une longue liste d'amoureuses imaginaires. 
Les instits portaient des blouses grises et étaient pour la plupart, et pour employer un doux euphémisme, particulièrement sévères.
Champion de Cicé
mon école 
la peur au ventre
ma vie commençait là
interminablement.

jeudi 18 janvier 2024

Rennes 6

Je me souviens que le dimanche après-midi, de la fin des années 60 jusqu'au mitan des années 70, j allais souvent au théâtre avec mes parents. 
Je me souviens de Ciboulette, de Véronique, de la Mascotte.
Je me souviens de la Belle Hélène, de la fille de Mme Angot, de la fille du tambour major.
Je me souviens de la Vie parisienne, de la Perichole.
Je me souviens des mousquetaires au couvent, des cloches de Corneville.
Je me souviens de Manon, de Mireille et de Carmen. 
Je me souviens que je trouvais Mireille interminable et la fille de Mme Angot captivant comme un film de cape et d'épée. 
Je me souviens des loges du préfet, du sous préfet, du maire. 
Je me souviens du parterre et du poulailler. Je me souviens des balcons. 
Je me souviens de la peinture du plafond avec ses bretons qui dansaient. Je me souviens que je m' y absorbais lorsque les airs m'ennuyaient un peu. 
Je me souviens des entractes. J'allais me promener dans le foyer en mangeant un esquimau glacé. Je me souviens que j'observais les gens et que j'aimais ça. Je me souviens de la sonnerie qui annonçait la fin de l'entracte et je me souviens que j'aurais aimé que ça dure encore un peu.
Je me souviens que le soir, le tapis vert de ma petite chambre de la rue Joseph Turmel me servait de scène et mes peluches, mes poupées et mes soldats de public. 
Je me souviens de M. L'homme, le régisseur et de sa femme. Je me souviens que nous allions les voir dans leur maison quelque part vers Pont-réan et que je restais dans la voiture car j'avais peur du chien, un gros berger allemand un peu fou. 
Et bien sûr aussi, je me souviens de Monsieur B., barbu pas commode, droit comme son basson, assis tout au fond de la fosse d'orchestre, à côté des percussions.

Rennes 5

Dans l'appartement du Quai Chateaubriand il y avait un piano ; celui sur lequel ma mère, enfant,  avait étudié et qu'on avait déménagé là. C'était une bonne pianiste qui avait eu, je crois, un premier prix de conservatoire. En 1939, elle devait entrer au conservatoire de Paris. Mon père lui devait entrer à l'école de médecine militaire de Lyon. Mais la France, elle, entra en guerre et eux, poussés par leur famille respective, dans l'enseignement primaire, laïque et obligatoire. C'est là qu'ils se rencontrèrent. Longtemps ce fut le seul récit des origines à ma disposition et longtemps il fit l'affaire. 
Bien sûr on m'inscrivit, moi aussi, au conservatoire. Que je détestais. Au début des années 2000, j'avais collé ce petit quatrain sur les murs en calcaire du bâtiment de la rue Hoche : 
Vieille maison pale
te souviens-tu de l'ogre barbu
de cet air si souvent entendu,
sol ré, sol la ré,la si la sol la si do ré.
Il faut croire que la génétique a quelque chose à voir avec les dons pour la musique car je n'avais aucune oreille musical, ce qui mettait en fureur Monsieur B., barbu pas commode mais qui, je coupe court à toute rumeur,n'avait rien d'un ogre. Juste un professeur de solfège un peu rigide et qui jouait également du basson dans l'orchestre de l'opéra de Rennes qu'à l'époque on appelait avec modestie, “le théâtre”, terme auquel ma mère ne manquait pas d'accoler celui de : “lyrique”.

Rennes 4

Mon grand-père était artiste peintre-décorateur. C'était écrit sur la plaque apposée près de la porte de son appartement du quai Chateaubriand. Il avait travaillé pour l'atelier Jobbé-Duval. Tous les dimanches nous allions lui rendre visite. L'appartement, tout en longueur, donnait sur la Vilaine. Sur l'autre rive on voyait l'église Toussaint.
Il avait atterri là, suite à l'expropriation de son ancien logement de la rue de l'Alma. La municipalité avait décidé de faire entrer le centre-ville de Rennes dans la modernité et la modernité passait par la destruction de l'immeuble où il habitait pour le remplacer par un hôtel de 150 chambres, au sein d'un vaste projet architectural, le quartier du Colombier. Cinquante ans après, l'utopie radieuse promise par les promoteurs de ce projet a rejoint toutes les utopies radieuses de l'histoire.
Mon grand-père avait passé dans cet appartement de la rue de l'Alma, toute sa vie d'adulte. C'est là qu'il avait vécu avec ma grand-mère au sortir de la première guerre mondiale, là où ma mère, sa fille, avait grandi, là où il avait organisé durant de nombreuses années ses expositions de peinture, et c'est là qu'il était devenu, en 1967, à soixante-seize ans, le grand-père d'un petit garçon de cinq ans.
Un an plus tard, ma grand-mère décédait. J'arrivais, et avec moi le temps des deuils.

Rennes 3

La rue de Fougères, je la connaissais bien. Encore plus en amont de mon existence, je l'empruntais déjà pour rejoindre le centre ville. Je prenais la ligne numéro 1 dont le terminus se trouvait à une centaine de mètres de chez moi, tout en bas du Boulevard Paul Painlevé, à quelques pas de l'entrée du parc de Maurepas. 
J'ai grandi rue Joseph Turmel, un petit immeuble de quatre étages. Le parc de Maurepas, c'est là que j'ai appris à faire du vélo et du patin à roulette. C'est là aussi que j'ai étrenné mes voitures téléguidées puis télécommandées. Je ne me souviens plus à quel âge j'ai commencé à m'y rendre sans mes parents. Pas avant huit ou neuf ans je pense. J'étais un enfant couvé et craintif. Pour aller au parc je descendais la rue Turmel et passais devant Parksup, une petite supérette ou j'allais acheter des bonbons et mon Pif Gadget hebdomadaire. 
Je ne compte pas le nombre de cauchemars qui, durant toutes mes années d'enfance, ont pris ce trajet pour décor. Des individus me suivaient dans la rue, m'attendaient devant la supérette ou à l'entrée du parc, me poursuivant jusque dans la cage d'escalier. Je les entendais se rapprocher. Arrivé devant chez moi, je tentais fébrilement d'ouvrir la porte. Parfois ils me rattrappaient et je me réveillais alors en sursaut au milieu de la nuit. 
En fait je n'ai jamais su ce qu'ils me voulaient exactement. Peut-être juste me dire d'arrêter d'avoir peur.

Rennes 2

Maurepas, ma cité dortoir. Rue de Louvain. J'y ai passé mes années d'Ecole Normale et mes premières années d'enseignant. C'était le mitan des années 80.
Les jours où je ne travaillais pas - le week-end et parfois le mercredi- j'allais manger puis passer ma journée en ville. Ma cantine s'appelait Katy's Burger, celui de la gare ou de la rue Tronjolly. J'y écoutais Golden Brown en buvant du sprite dans un décor de carrelage blanc et de tabourets rouges.
Puis je trainais dans les rues et m'inventais des vies. J'étais un jeune homme solitaire et volontiers routinier. Pour me rendre en ville, je prenais toujours le même chemin : je remontais la rue de Fougères que je quittais pour prendre le Boulevard de la Duchesse Anne. J'empruntais ensuite un petit passage : l'impasse Sainte Marie où se trouvait une mystérieuse école américaine. 
Bien des années plus tard, ma jeunesse avalée, un poème m'était venu :
Impasse Saint marie
l'Ecole Américaine
les filles étaient jolies 
mais déjà si lointaines .

Rennes 1

Longtemps je me suis rêvé écrivain. J'allais parfois jusqu'à griffonner quelques phrases, aussitôt raturées, sur des carnets Clairefontaine que je glissais dans les poches de mon parka. Le plus souvent, j'assouvissais mes fantasmes littéraires sur les routes d'Irlande ou au bord d'un de ces lacs finlandais dont j'ai oublié le nom. 
La route. La vivre et l'écrire. Bourlinguer, à la manière de Cendrars ou de Kérouac. Mais il fallait me rendre à l'évidence, la route, je ne la prenais que durant mes vacances, d'étudiant, de normalien puis d'enseignant. Sal Paradise sponsorisé par l'Education Nationale, j'ai grandi , vécu et vieilli à Rennes. 
Je me souviens : le pont Laennec, la promenade des Bonnets rouges, les entrepôts Métraille. 
"Laennec Boulevard
le bar d'en bas
Metraille au matin 
rentrait sa ferraille 
et moi en vrac.
Je terminais ma vingtaine. Mon logement donnait sur la cour, les toilettes sur le palier et ma piscine gonflable en guise de baignoire, en face de l'évier. 
Depuis, l'immeuble a été démoli. Que sont devenu ses habitants que je croisais parfois dans l'escalier tels des fantômes couperosés ? Peut-être ont -ils été relogés rue de Louvain, à Maurepas, dans ce Hlm où j'avais vécu quelques années auparavant. Peut-être ont-ils fini leur vie là où j'avais commencé ma jeunesse.