Souvenir inventé, bien sûr et hommage à...
Je suis tombé par hasard sur cet article de Libération :
«Mort d'un collectionneur.
Grégory Poliakoff, un célèbre collectionneur d'art
africain est mort d'une hépatite C dans sa maison de Compiègne. Il y vivait retiré depuis le milieu des années 80. C'est à la fin des années
70 qu'il fut accusé
de s'être servi de ses relations au Quai d'Orsay pour organiser un
trafic d'objets d'art en provenance de divers pays africains...».
Suivaient quelques détails biographiques, la date et le lieu de son inhumation.
Ce nom de Poliakoff a fait ressurgir en moi, un passé que je croyais à tout jamais enfoui.
J'ai bien connu cet homme ; c'était un vieil ami de mon père, un homme d'une élégance décontractée. Eté comme hiver, il portait une veste de cuir et un pantalon de toile beige.
Suivaient quelques détails biographiques, la date et le lieu de son inhumation.
Ce nom de Poliakoff a fait ressurgir en moi, un passé que je croyais à tout jamais enfoui.
J'ai bien connu cet homme ; c'était un vieil ami de mon père, un homme d'une élégance décontractée. Eté comme hiver, il portait une veste de cuir et un pantalon de toile beige.
En
ce temps là , nous habitions une maison à pans-de-bois, pas loin de la
cathédrale : «notre baraque» disait mon père, avec cette pointe d'accent
faubourien qu'il affectait parfois.
Poliakoff et lui avaient grandi ensemble. Ils avaient à peine vingt cinq ans lorsqu'ils montèrent une petite affaire d'import-export, le «Comptoir Breton », spécialisé dans le commerce avec l'Afrique. C'est à cette époque que Poliakoff commença à s'intéresser à l'art Africain. Il s'était peu à peu consacré à cette seule passion et avait quitté la société d'import-export en laissant mon père seul aux commandes de l'entreprise.
Mon père ne parlait pas beaucoup de ses affaires. Les seuls indices que nous avions, mon frère et moi, était sa lecture assidue du Nouveau journal et ses coups de téléphone incessant à son assistant, Charlus l'Africain. Dans leur conversation, revenaient sans cesse, comme échappés de vieux livres de géographie les noms d'anciennes colonies européennes : l'Oubangui-Chari, la Côte de l'Or, le Dahomey, le Tanganyca.
Poliakoff avait quitté Rennes et vivait dorénavant à Paris. Lorsqu'il passait nous voir, il amenait avec lui la «bande des parisiens». Me reviennent à la mémoire les yeux maquillés de kohl de Gina Chevrolet, sa petite amie de l'époque, une ex-mannequin au cheveux blonds et courts, les vestes de velours de Roger Lazareff qui tenait une rubrique gastronomique dans le journal Combat : «un poseur» disait ma mère, les moustaches tombantes d'Igor Staboulov, le chauffeur de Poliakoff, un bulgare passé à l'ouest dans les années cinquante.
La «bande des parisiens», leur présence a illuminé mes dernières années d'enfance. Nous avions table ouverte à la Taverne de la Marine. Le patron, un ami de Lazareff, un gros homme aux cheveux roux et au regard clair, nous réservait la salle d'en bas. Quelques amis de mon père nous rejoignaient parfois. Ma mère interrogeait Gina sur la vie parisienne, les hommes parlaient politique. Certains sujets revenaient comme des leitmotivs, des mots qui m'embarquaient dans des aventures exaltantes où Langelot combattait la Ligue Communiste et les six compagnons enquêtaient sur l'affaire des micros du Canard Enchainé. Je me souviens aussi de la démission de Chaban Delmas. "Un coup de ce salaud de Giscard" avait dit Lazareff. Mon frère et moi avions répété en rigolant : "ce salaud de Giscard, ce salaud de Giscard" sous l'oeil furieux de ma mère.
Nous aimions regarder à travers la large baie vitrée, la place de Bretagne presque déserte. Nous observions les rares passants sur le trottoir et jouions à leur inventer une vie, nous qui n'avions pas commencé la nôtre.
C'est à la Taverne de la Marine que nous apprimes la mort de Georges Pompidou, le 2 Avril 1974 ; le patron arriva tout essoufflé et nous annonça la nouvelle. Pendant quelques secondes, le silence s'installa sur notre table et en observant le visage de chacun des convives, je sentis confusément que j'assistais ce soir là, à la fin d'une époque.
J'ai refermé le journal et payé mon café. Grégory Poliakoff : avait-il seulement existé ou n'était-il qu'un de ces passants dont j' inventais la vie?
Poliakoff et lui avaient grandi ensemble. Ils avaient à peine vingt cinq ans lorsqu'ils montèrent une petite affaire d'import-export, le «Comptoir Breton », spécialisé dans le commerce avec l'Afrique. C'est à cette époque que Poliakoff commença à s'intéresser à l'art Africain. Il s'était peu à peu consacré à cette seule passion et avait quitté la société d'import-export en laissant mon père seul aux commandes de l'entreprise.
Mon père ne parlait pas beaucoup de ses affaires. Les seuls indices que nous avions, mon frère et moi, était sa lecture assidue du Nouveau journal et ses coups de téléphone incessant à son assistant, Charlus l'Africain. Dans leur conversation, revenaient sans cesse, comme échappés de vieux livres de géographie les noms d'anciennes colonies européennes : l'Oubangui-Chari, la Côte de l'Or, le Dahomey, le Tanganyca.
Poliakoff avait quitté Rennes et vivait dorénavant à Paris. Lorsqu'il passait nous voir, il amenait avec lui la «bande des parisiens». Me reviennent à la mémoire les yeux maquillés de kohl de Gina Chevrolet, sa petite amie de l'époque, une ex-mannequin au cheveux blonds et courts, les vestes de velours de Roger Lazareff qui tenait une rubrique gastronomique dans le journal Combat : «un poseur» disait ma mère, les moustaches tombantes d'Igor Staboulov, le chauffeur de Poliakoff, un bulgare passé à l'ouest dans les années cinquante.
La «bande des parisiens», leur présence a illuminé mes dernières années d'enfance. Nous avions table ouverte à la Taverne de la Marine. Le patron, un ami de Lazareff, un gros homme aux cheveux roux et au regard clair, nous réservait la salle d'en bas. Quelques amis de mon père nous rejoignaient parfois. Ma mère interrogeait Gina sur la vie parisienne, les hommes parlaient politique. Certains sujets revenaient comme des leitmotivs, des mots qui m'embarquaient dans des aventures exaltantes où Langelot combattait la Ligue Communiste et les six compagnons enquêtaient sur l'affaire des micros du Canard Enchainé. Je me souviens aussi de la démission de Chaban Delmas. "Un coup de ce salaud de Giscard" avait dit Lazareff. Mon frère et moi avions répété en rigolant : "ce salaud de Giscard, ce salaud de Giscard" sous l'oeil furieux de ma mère.
Nous aimions regarder à travers la large baie vitrée, la place de Bretagne presque déserte. Nous observions les rares passants sur le trottoir et jouions à leur inventer une vie, nous qui n'avions pas commencé la nôtre.
C'est à la Taverne de la Marine que nous apprimes la mort de Georges Pompidou, le 2 Avril 1974 ; le patron arriva tout essoufflé et nous annonça la nouvelle. Pendant quelques secondes, le silence s'installa sur notre table et en observant le visage de chacun des convives, je sentis confusément que j'assistais ce soir là, à la fin d'une époque.
J'ai refermé le journal et payé mon café. Grégory Poliakoff : avait-il seulement existé ou n'était-il qu'un de ces passants dont j' inventais la vie?
J'étais
à deux pas de la place de Bretagne. Les baigneuses colorées ont
remplacé les DS noires mais la Taverne de la Marine se dresse toujours à
l'angle du Quay St Cyr, telle une balise à laquelle je tente
désespérément de me raccrocher
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